L'essence du luxe
Il aime « tout Genet » et Michel Foucault… Coiffeur, maquilleur, directeur artistique, photographe, cinéaste puis parfumeur, Serge Lutens a plusieurs vies. D’une timidité touchante, il est néanmoins délicieusement disert. Il se confie à Luxe Radio et évoque son nouveau lieu de vente à Marrakech, sa conception de la parfumerie… et du luxe.
Vous avez toujours travaillé dans l’univers du luxe et avez été le premier à ouvrir un lieu -Les Salons du Palais Royal Shiseïdo à Paris- entièrement dédié à une parfumerie d’un genre nouveau. Cette démarche a, depuis, été copiée par beaucoup… Par ailleurs, pour nombre de personnes, clientes ou journalistes parfum, ce lieu est décrit comme un temple du luxe français. Quel regard portez-vous sur le luxe ?
Le Palais Royal Shiseido restera toujours un lieu unique. On en a fait une adresse prestigieuse. Mais pas snob. Le snobisme est ce que je déteste le plus. Je détesterais faire une réussite sur le snobisme. Or, le luxe est très souvent assimilé au snobisme et c’est très dommage ! Le luxe n’est pas une notion figée: on peut s’habiller pour aller dîner dans un restaurant de luxe ou à l’opposé s’offrir le plaisir et donc le luxe de déjeuner dans un bouiboui que l’on apprécie. Par ailleurs, je n’aime pas l’idée selon laquelle les gens appartiendraient à des castes. J’exècre également cette distinction que beaucoup ont tendance à faire : « ça, c’est luxe, ça ce n’est pas luxe,… ». Je pense qu’aujourd’hui, une personne peut vivre tout et être libérée de toutes les contraintes marketing et autres visions étriquées. D’autant plus que tous les riches s’habillent comme des pauvres (rires) !
2010 : une boutique Serge Lutens ouvre ses portes à La Mamounia. Pourquoi avez-vous choisi cet hôtel ?
Ma parfumerie est née au Maroc et, en même temps, mes parfums n’y étaient pas en vente. Il m’a donc semblé normal de les présenter aux habitants de Marrakech et d’ailleurs au Maroc.
Concernant La Mamounia, je dirai que ça s’est fait « comme ça ». Il n’y avait pas d’autres choix. Au risque de me répéter, je dirai que ce n’est pas une volonté ; cela s’est fait « comme ça ». L’idée de La Mamounia s’est imposée, en somme. Ce lieu est le premier hôtel dans lequel je suis descendu la première fois que je suis venu au Maroc. C’était en 1968. La nuitée coutait alors 60 Dirhams ; vous imaginez ? A cette époque, il n’y avait que deux grands hôtels : La Mamounia et le Saadi.
Cela dit, La Mamounia est devenue autre chose, Marrakech est devenue autre chose également. Et la valeur réelle de l’argent a changé. Je dis cela sans nostalgie aucune. Concernant la boutique, j’ai essayé d’en faire un lieu qui s’intègre au palace. Cela dit, l’idéal pour moi aurait été d’avoir quelque chose à part, dans Marrakech.
Parlons de votre parfumerie que l’on qualifierait volontiers d’orientalisante… Vous vous en êtes un peu éloigné en créant L’Eau Serge Lutens, en 2009. Etait-ce pour vous un moyen de faire une pause ?
Je ne sais pas si je m’y suis éloigné… Quand j’ai commencé la parfumerie, j’étais dans une démarche totalement indépendante et personnelle ; démarche née d’un goût, de rencontres tant littéraires que mentales et olfactives. Il n’y a pas que le nez ! Avec le temps, toute cette parfumerie a été singée. On a mis des noms dessus. C’est devenu ce que l’on appelle une parfumerie de niche. Niche… Mais je ne suis pas un chien (rires) ! Et si je suis un chien, je suis un chien de fourrière et certainement pas un animal de villas mondaines.
Je travaillais depuis des années sur L’Eau Serge Lutens. J’ai commencé l’année du lancement d’Ambre Sultan. Je cherchais un accord qui ne soit pas une menthe mais qui soit très frais. En conséquence, je dirais que L’Eau Serge Lutens appartient à une autre parfumerie tout en relevant de la même histoire que ma parfumerie. L’eau Serge Lutens sent la taie d’oreiller propre et tout le monde sait le luxe de dormir dans des draps de grande qualité et délicatement parfumés…
Ce parfum a plu…
C’est devenu très vite l’anti-parfum. Je pense que le mot L’Eau a accroché. Je n’aime pas rester immobile dans un domaine mais plutôt donner des nouvelles voies, les faire bifurquer ou, mieux, les croiser, les enchevêtrer. Et puis, je n’ai pas envie d’être l’homme de la parfumerie dite de niche. Je préfère dire plutôt que je mets ma mémoire en bouteille !
Mettre sa mémoire en bouteille comme vous dites reviendrait à se mettre à nu, à révéler sa sensibilité. La mémoire en bouteille n’est donc pas uniquement une mémoire olfactive…
Oui, elle est aussi, entre autres, littéraire. L’olfactif n’est pas isolé. Il est relié à tous les autres sens. Le nez en lui-même est un évaluateur lié à la sensibilité. La façon dont vous ressentez un parfum et celle dont vous le sentez sont complètement liées. C’est une estimation de ce que vous ressentez par la littérature, l’art,… Le nez seul n’est rien ! Le nez est un organe, voilà tout. La parfumerie comme l’écriture est un produit de la sensibilité. Un écrivain est quelqu’un qui rapporte quelque chose qu’il a vécu, ressenti.
Un parfumeur suit la même démarche. C’est cela la parfumerie. Sinon, cela reste des tours de table avec des personnes spécialistes du marketing qui testent le parfum pour savoir si le jus va plaire au plus grand nombre. Ceci est du commerce et certainement pas de la parfumerie. C’est très différent.
Que raconte Bas de Soie, votre dernière eau de parfum pour la marque Serge Lutens nouvellement en vente à Marrakech ?
Bas de Soie est pour moi le principe même du doute. J’ai commencé un parfum autour de la jacinthe et arrivé à un certain degré de la fragrance, j’ai changé d’avis. Le résultat n’était pas celui que je voulais. J’ai donc réécrit mon texte… Et c’est la rencontre entre le premier texte et le second empreint d’iris qui fait l’intérêt de ce nouveau jus. Cela a donné un parfum extrêmement subtil. Je dirai que c’est un doute en essence et c’est tant mieux puisque je ne suis fait que de doutes (rires). Les certitudes ne sont pas mon monde. Je m’y sens mal très vite. Cela dit, il faut les affirmer de temps en temps pour survivre car les personnes timides et sensibles se font piétiner. Il faut réagir en somme quitte à se mettre en colère.
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